présentation de « Road Movie »

par Laurence Moinereau, 2014

Dans l’oeuvre en devenir de Nicolas Rouget, le projet Road movie peut se lire comme l’aboutissement d’un premier cycle de travail, la cristallisation des pistes de recherche précédemment explorées. Mais il en propose aussi le dépassement, ouvrant la voie à un nouveau cycle, dans lequel s’inscrit L’Horizon.
Le diaporama Elle ne veut pas quitter tout ce qu’elle a perdu, prélude muet à un spectacle entièrement fondé sur la voix – La Voix humaine, de Jean Cocteau -, donnait à voir le récit d’une relation passée du point de vue de l’amant, inscrivant en creux son regard dans l’espace habité par la solitude de l’amante.
Histoire d’amour en 24 images/jour, photo-roman sans texte qui prenait la forme d’une installation, était également le récit d’une liaison, enclose dans le cercle de sa brève durée. Le titre y avait une valeur programmatique, plaçant ouvertement le travail photographique sous l’égide du cinéma, selon les termes d’un héritage paradoxal, à la fois inversé, puisque la photo y hérite de son héritier, et détourné, puisque l’installation déconstruit ce qui aurait pu être un film. Mais au-delà de cette filiation, il indiquait aussi une direction de recherche plus large : car ce qui se jouait, dans l’écart entre les 24 images/seconde du cinéma et les vingt-quatre heures de la vie d’un homme et d’une femme, ce n’était pas seulement le passage d’un récit filmique à un récit photographique, c’était aussi une réflexion sur le traitement figuratif de la durée.
On retrouve dans Road movie le récit d’une relation, plus opaque, moins définie, entre deux personnages. Comme dans Elle ne veut pas quitter tout ce qu’elle a perdu, celui qui prend les photos demeure obstinément invisible, mais sa présence tangible donne corps au hors-champ, ouvrant au spectateur l’espace de la fiction.
On retrouve donc aussi, via la référence explicite à un genre dûment identifié, le road movie, le lien au cinéma, dont le travail photographique explore cette fois plus systématiquement les motifs et les codes, les transformant pour mieux s’en affranchir. C’est d’abord le montage, l’agencement des photos en séquences qu’elles feignent de décomposer, le jeu des raccords transposés dans la simultanéité de la page, laissant au regard en mouvement le soin d’y tracer sa route et d’inventer ses propres trajets.
C’est la bande son imaginaire suggérée par une playlist virtuelle en dernière page, qui fait aussi retentir, en écho, le silence bruissant des lieux traversés : trains, métros, sentiers forestiers, villes nocturnes – qui fait, encore une fois, résonner une absence.
C’est enfin le genre lui-même, transposé d’un territoire à un autre – des Etats-Unis à l’Europe -, privé de ses motifs récurrents (la voiture, la moto, la route), qui se voit subverti par la discontinuité des séquences et l’absence de repères : le voyage aussi, dans Road movie, est imaginaire ; la géographie demeure utopique.
Mais c’est aussi qu’au-delà des libertés prises avec le genre, le titre fonctionne ici comme un trompe-l’oeil, indiquant une piste tandis que l’oeuvre en suit une autre. Car le genre dont relève avant tout Road movie n’est pas cinématographique, mais pictural : c’est celui du portrait. Un portrait au long cours, tracé non au fil d’un voyage, mais au cours de rendez-vous réguliers pris par Nicolas Rouget et Aiko Cortés, dans un lieu chaque fois nouveau, sur une période de trois ans. Chaque séquence peut être vue comme un épisode, aussi bien que comme une variation, la série des photos déclinant sans relâche les visages du modèle, les nuances de ses expressions, ses postures, ses accoutrements, ses mises en scène, les transformations que lui font subir tour à tour la lumière, les angles de prise de vue, les choix de mise au point, s’efforçant en vain d’épuiser une matière par essence inépuisable, jusqu’aux limites de la fascination.
Pas de point de départ ni d’arrivée ici, comme dans tout road movie qui se respecte, pas de début heureux ni de fin malheureuse, comme dans Elle ne veut pas quitter tout ce qu’elle a perdu, ou les autres Histoire d’amour en général, mais deux points de butée, qui sont aussi des horizons. Deux photos floues, dans lesquelles s’éloigne et se dissout le modèle, comme si le regard brouillé, renonçant au leurre de sa possession, le laissait enfin s’échapper – irréductiblement opaque, inaccessible définitivement.

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Ce texte a été rédigé d’après la première maquette du livre lors de la présentation de mi-parcours du projet, en janvier 2012.

Laurence Moinereau est Maître de Conférences en études cinématographiques à l’université de Poitiers. Spécialiste du générique de films, elle est l’auteur de l’ouvrage Le générique de film. De la lettre à la figure, paru en 2009 aux Presses universitaires de Rennes.